Le gut, le rituel chamanique qui façonne encore la Corée

01 Gut rituel chamanique des mudang en Corée Titre

Dans cet article, je vous propose de découvrir l’essentiel à connaître sur le gut (prononcez « coutt’ ») le rituel central du chamanisme coréen : origine, sens, transmission héréditaire, types de gut…. Cérémonie qui dure plusieurs heures, parfois plusieurs jours, le gut est dirigé par une mudang qui entre en transe pour dialoguer avec les esprits, les ancêtres et les divinités.

Toujours pratiqué aujourd’hui en Corée du Sud, le gut rythme aussi bien la vie quotidienne des Coréens que les grandes crises politiques du pays. Il possède même, à Jeju, une variante locale reconnue par l’UNESCO.

Qu’est-ce que le gut, le rituel central du chamanisme coréen ?

Le gut (굿) désigne le rituel religieux que la chamane préside grâce au pouvoir spirituel qu’il aurait acquis lors de son expérience de possession : il constitue le cœur de l’expression religieuse du muisme.

Le muisme est le terme français pour désigner le musok (무속), la religion chamanique traditionnelle coréenne, selon la définition qu’en donne l’Encyclopedia of Korean Culture (한국민족문화대백과사전, article « 무속 », Academy of Korean Studies).

Selon cette même source, la trace écrite la plus ancienne du chamanisme coréen remonte au règne du roi Namhae de Silla, au début du 1er siècle, tandis que la première religion étrangère attestée en Corée, le bouddhisme, n’arrive que près de quatre siècles plus tard, à la fin du IVe siècle. Le muisme est ainsi considéré comme la forme religieuse organisée la plus ancienne de la péninsule, antérieure à toute influence extérieure.

Mudang célébrant un gut. Peinture de Shin Yunbok (1805).
Mudang célébrant un gut. Peinture de Shin Yunbok (1805).

Mudang, baksu et sim-bang : qui sont les chamanes coréens ?

Une chamane coréenne est appelée mudang (무당) ou munyeo (무녀) dans l’ancien temps. Les rares homologues masculins sont généralement appelés baksu ou hwaraengi. D’autres termes existent ou ont existé pour nommer les chamanes comme muin et mugyeok.

Selon l’Encyclopedia of Korean Culture, le caractère chinois 巫 (mu) représenterait deux personnes dansant de part et d’autre du caractère « travail », en référence à la danse par laquelle la chamane entre en contact avec le divin (Encyclopedia of Korean Culture, article « 무당 »).

Chamane, une fonction a deux entrées

Les spécialistes distinguent deux grandes familles de chamanes, selon leur mode d’accès à la fonction :

  • Les gangsinmu (강신무), « chamanes par possession » (sinbyeong, j’en parle un peu plus bas), majoritaires dans le centre et le nord de la Corée. Leur légitimité vient d’une expérience de possession directe par un esprit tutélaire (le momju), et elles président le gut en devenant elles-mêmes le réceptacle du dieu invoqué.
  • Les seseupmu (세습무), « chamanes héréditaires », dominantes dans le sud du pays : le dangol en région de Honam et le mudang héréditaire en région de Yeongnam transmettent leur charge de génération en génération, sans expérience de possession, et officient un gut où la chamane reste face à la divinité plutôt que d’en devenir l’incarnation.
Une mudang en plein rituel gut (Namu Wiki).
Une mudang en plein rituel gut (Namu Wiki).

La particularité de Jeju-do

À Jeju, les chamanes locales, appelées sim-bang (심방), forment une catégorie intermédiaire : elles héritent elles aussi de leur charge par la lignée. Elles accordent cependant une place centrale à des objets divinatoires (les mujeomgu) pour interroger la volonté des dieux. Cette singularité insulaire est documentée par l’Encyclopedia of Korean Culture (article « 무속 »).

Je vous propose, plus bas, une section dédiée au chamanisme et au gut de l’île de Jeju.

Le sinbyeong, l’épreuve qui façonne une chamane par possession

Une gangsinmu n’est jamais formée : elle est appelée. Cette vocation prend la forme du sinbyeong (신병), littéralement « maladie divine », une crise à la fois physique et psychique interprétée comme l’irruption d’un esprit dans le corps de la future chamane.

D’après l’Encyclopedia of Korean Culture, les symptômes commencent souvent par un amaigrissement inexpliqué :

  • une perte d’appétit ;
  • des douleurs corporelles migrantes ;
  • des troubles du sommeil ;
  • des visions ou hallucinations où la personne rencontre le « divin »*.

Cette crise dure en moyenne huit ans, et peut se prolonger jusqu’à trente ans selon les cas recensés par cette même encyclopédie ; la médecine ne peut ni la diagnostiquer ni la soigner, et elle ne cesse, selon la croyance chamanique, qu’après un rituel d’initiation appelé naerimgut (내림굿), au cours duquel la personne « reçoit » officiellement l’esprit qui l’a choisie. Elle devient alors l’apprentie d’une chamane aînée pendant environ trois ans, qui joue le rôle de « mère spirituelle » (sineomeoni) avant qu’elle ne puisse officier seule (Encyclopedia of Korean Culture, article « 무당 »).

Comment se déroule un gut ? La structure du rituel

Selon l’Encyclopedia of Korean Culture, tout rituel chamanique coréen, quelle que soit sa forme, suit une même structure en trois temps :

  1. cheongsin (청신), l’invitation des dieux ;
  2. daejeop-giwon (대접·기원), leur accueil et les prières qui leur sont adressées ;
  3. songsin (송신), leur reconduite hors du monde des vivants.

Cette séquence est elle-même précédée du choix d’une date favorable et d’interdits rituels préparatoires.

Rituel Daesal-gut, issu de la tradition chamanique de Hwanghae-do, pratiqué par des chamans initiés (Reportage de Gwangju MBC).

Concrètement, la mudang invoque les divinités au son du tambour (janggu) et de percussions, danse et chante jusqu’à entrer en transe. Chez une chamane par possession, cette transe se traduit par le gongsu (공수) : la divinité s’exprime directement par la voix de la mudang, un moment considéré comme le sommet du rituel. Des offrandes de nourriture, d’alcool et de tissus sont présentées tout au long de la cérémonie pour honorer les esprits avant leur départ.

L’ampleur du rituel varie fortement : un gut mobilise plusieurs chamanes et musiciens autour d’un rite dansé et chanté, tandis qu’une bison (비손) est une forme abrégée, assise, portée par une seule mudang qui se contente de prières sans danse ni musique.

Les principaux types de gut

L’Encyclopedia of Korean Culture recense treize grandes catégories de rituels chamaniques selon leur finalité. Les plus courants concernent :

  • Les rites de prospérité et de chance (jaesu-gut, yeonghwa-gut), destinés à attirer fortune et réussite pour une personne ou une famille.
  • Les rites de guérison (byeong-gut ou hwanja-gut), hérités d’une fonction thérapeutique du chamanisme attestée depuis l’Antiquité coréenne. La chronique Samguk sagi rapporte déjà qu’un roi de Silla, guéri par les conseils d’une mudang, aurait recouvré la santé au Ier siècle.
  • Les rites funéraires (sarong-je, littéralement « rite pour l’esprit des morts »), destinés à apaiser l’âme du défunt et à la guider vers l’au-delà ; le ssitgim-gut de la région de Jindo, rituel de purification de l’âme, en est la forme la plus connue.

Le gut se distingue enfin du kosa (고사), une offrande plus courte et moins codifiée, effectuée avant de commencer une entreprise (construction, tournage, examen) pour s’attirer la bienveillance des esprits du lieu.

Le gut à Jeju : le Chilmeoridang Yeongdeunggut, patrimoine de l’UNESCO

L’île de Jeju conserve l’une des formes de gut les plus emblématiques du pays : le Chilmeoridang Yeongdeunggut, célébré dans le village de Gun-rip.

Ce rituel prie pour une mer (Roi-Dragon) calme, une bonne pêche et une récolte abondante. Il se déroule en deux temps espacés de deux semaines durant le deuxième mois lunaire :

  • un rite d’accueil de la déesse du vent Yeongdeung, avec prières pour une bonne pêche ;
  • une pièce théâtrale en trois actes pour divertir les ancêtres divins ;
  • puis un rite d’adieu comprenant offrandes de boissons et de gâteaux de riz, accueil du Roi-Dragon, divination par les graines de millet et mise à l’eau d’un bateau de paille par les anciens du village.
Rituel gut pour prier pour le dieu de la montagne (山神) (Bureau de la province autonome de Jeju).
Rituel gut pour prier pour le dieu de la montagne (山神) (Bureau de la province autonome de Jeju).

Inscrit en 2009 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, ce rituel est à la fois un rite saisonnier et une fête culturelle, emblématique de l’identité insulaire de Jeju et du rapport respectueux de ses habitants à la mer dont ils dépendent (UNESCO, Jeju Chilmeoridang Yeongdeunggut).

Le chamanisme coréen aujourd’hui : entre héritage vivant et scandale politique

L’Encyclopedia of Korean Culture nous apprend également que le gut et le chamanisme en général ont été régulièrement combattu au fil de l’histoire coréenne. D’abord, sous la dynastie Joseon, dont l’idéologie néoconfucéenne le qualifiait de « culte dépravé ». Puis à nouveau au XXe siècle, mais sans jamais disparaître de la pratique populaire, y compris dans les cercles dirigeants. La même source signale que même des lettrés proches de la cour royale, sous le roi Sejong au XVe siècle, recouraient parfois à des mudang.

Le gut chez les politiciens d’aujourd’hui

Cet ancrage se prolonge aujourd’hui jusque dans l’actualité judiciaire et politique la plus récente de Corée du Sud. Selon Korea JoongAng Daily (26 février 2026), le documentaire « First Lady 2 : The Evolution of Evil » (퍼스트 레이디 2), sorti ce jour-là et produit par les sociétés Voice of Seoul et Kino, explore notamment les consultations de chamanes attribuées à l’ex-première dame Kim Keon-hee et leur influence alléguée sur la gouvernance de son mari, l’ex-président destitué Yoon Suk-yeol.

Affiche du documentaire "First Lady 2 : The Evolution of Evil"
Affiche du documentaire « First Lady 2 : The Evolution of Evil » (Blue Film Works).

Sur le plan judiciaire :

  • Le chaman Jeon Seong-bae (surnommé « Geon Jin »), présenté comme un proche de Kim Keon-hee, a été condamné à six ans de prison pour corruption liée à des versements de l’Église de l’Unification (une secte).
  • Kim Keon-hee a été condamnée à vingt mois de prison pour corruption fin janvier 2026.
  • Yoon Suk-yeol à la prison à vie pour insurrection après la tentative de loi martiale de décembre 2024.

Sans oublier le scandale « Choigate » qui avait déjà touché la présidente Park Geun-hye en 2016. Ces faits divers illustrent la place que continuent d’occuper certains chamanes dans les cercles du pouvoir sud-coréen.

Sin-myeong : le mockumentaire qui glace le sang

Ce climat a aussi nourri le cinéma engagé. Le film 신명 (Sinmyeong), sorti le 2 juin 2025, est un thriller politique à teneur occulte produit par la chaîne YouTube 열린공감TV (Yeollin Gonggam TV). Classé mockumentaire* par la presse coréenne et par NamuWiki, le film prolonge au petit écran une enquête que la même chaîne menait depuis décembre 2023 sur le couple présidentiel. Il avance en particulier des accusations spectaculaires : rituels tenus en japonais, référence au hitobashira (人柱), une pratique rituelle japonaise ancienne associée au sacrifice humain fondateur, et un lien allégué avec les victimes du naufrage du Sewol (2014) et de la bousculade d’Itaewon (2022).

Trailer de Sinmyeong (열린공감).

Le chamanisme dans les dramas

Le chamanisme irrigue aussi largement la fiction coréenne contemporaine, sur un registre nettement plus léger. Ainsi, les films et séries coréennes insèrent régulièrement le folklore traditionnel ainsi que des rituels chamaniques, signifiant que le gut reste très présent dans le quotidien.

La vie portera ses fruits

Le merveilleux k‑drama La vie portera ses fruits (폭싹 속았수다), sorti en mars 2025 sur Netflix en est un bon exemple. La belle-mère d’Ae-sun (IU) est chamane. C’est le Roi-Dragon qui a emporté la mère d’Ae-sun et [SPOILER ALERT] son fils plus tard.

Dans l’épisode 5, Gwan-sik (Park Bo-gum) procède à un rite traditionnel (뱃고사, baetkosa) pour « baptiser » et « bénir » son bateau avec la chamane du village.

Bande-annonce officielle de « La vie portera ses fruits » (Netflix).

Café Minamdang, le faux chaman de Netflix

La série Café Minamdang (카페 민 담당, aussi connue sous le titre Minamdang : Case Note) a été diffusée à partir de mai 2022 sur la chaîne KBS2, avant d’être reprise sur Netflix dans plusieurs territoires. Elle est adaptée d’un roman en ligne de Jung Jae-ha, publié sur la plateforme KakaoPage, où il avait remporté le grand prix d’un concours d’écriture (South China Morning Post).

La série met en scène Seo In-guk dans le rôle de Han Jae-jun, un ancien profileur de la police déchu qui se réinvente en chamane pour survivre. Sous les traits d’un médium omniscient, il exploite en réalité ses talents d’observation et de déduction pour « résoudre » les problèmes de clients fortunés. Une inspectrice tenace, incarnée par Oh Yeon-seo, finit par s’intéresser de près à ce cabinet de voyance pour le moins suspect. Le ton volontairement comique et policier de la série offre un contrepoint léger à la dimension religieuse et parfois grave du gut traditionnel. Elle popularise, non sans ironie, la figure du mudang auprès d’un public international.

Affiche Café Minamdang Netflix
Affiche Café Minamdang Netflix

FAQ : vos questions sur le gut et le chamanisme coréen

Un mudang, c’est quoi exactement ?

Une mudang est une chamane coréenne, intermédiaire entre les humains et le monde des esprits, qui préside les gut. On distingue les chamanes par possession (gangsinmu, majoritaires au centre et au nord du pays) des chamanes héréditaires (seseupmu, dominantes au sud), selon l’Encyclopedia of Korean Culture.

Le gut est-il encore pratiqué aujourd’hui en Corée ?

Oui : le chamanisme reste une pratique vivante en Corée du Sud, documentée aussi bien par les institutions académiques coréennes que par son influence persistante sur la culture populaire et, plus ponctuellement, sur les cercles du pouvoir.

Quelle est la différence entre gut et kosa ?

Le gut est un rituel complet en trois temps (invitation, accueil/prières, reconduite des divinités), tandis que le kosa est une offrande brève effectuée avant de démarrer un projet, pour s’attirer la bienveillance des esprits d’un lieu.

Le Chilmeoridang Yeongdeunggut de Jeju est-il accessible aux visiteurs ?

Ce rituel se déroule publiquement au deuxième mois lunaire dans le village de Gun-rip, à Jeju. Classé par l’UNESCO en 2009, il fonctionne à la fois comme rite religieux et comme fête culturelle ouverte aux habitants et aux curieux.

Existe-t-il des séries ou films sur le chamanisme coréen ?

Oui, il en existe de nombreux même, mais en France, ils sont peu nombreux. La série Café Minamdang (KBS2, 2022, disponible sur Netflix) est le plus emblématique. Ce k‑drama met en scène un faux chaman sur un ton comique et policier, un contrepoint léger à la dimension religieuse du gut traditionnel. Le chamanisme coréen est cependant fréquemment représenté dans les séries et films du pays.


Sources principales

Encyclopedia of Korean Culture / 한국민족문화대백과사전 (Academy of Korean Studies), UNESCO (patrimoine culturel immatériel), Korea JoongAng Daily, South China Morning Post, NamuWiki (fiche du film 신명), 뉴탐사 (newtamsa.org).

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