Lee Sun-kyun : victime d’une Corée cruelle ?

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Mort de Lee Sun-kyun, la Corée est-elle trop cruelle ?
Lee Sun-kyun qui pose au 66e Festival international du film de Locarno, le 10/08/2013 (Euronews)

L’acteur sud-coréen charismatique à la voix de crooner Lee Sun-kyun (이선균) nous a quittés le 27 décembre 2023 à l’âge de 48 ans. Son corps a été retrouvé inerte dans sa voiture dans un parc à Jongno, au centre de Séoul. Il faisait l’objet d’une inculpation sans preuve de la part de la police pour usage de stupéfiants.

Avant de retracer les faits ayant conduit à son geste fatal et de faire un point sur le drame, je tenais à remercier Lee Sun-kyun pour toutes les émotions qu’il m’a fait connaître. Depuis l’un des premiers k‑drama que j’ai connu The 1st Shop of Coffee Prince en 2007 jusqu’à My Mister et Diary of a Prosecutor en passant par le film oscarisé Parasite, pour ne citer que quelques-uns que j’ai vus. Il était connu et reconnu pour ses qualités d’acteur, mais Lee Sun-kyun était aussi une personne chaleureuse et d’exception. Je ne pourrais plus me moquer de sa voix de chanteur de charme que j’ai toujours trouvé forcée (le pire, c’est que ce n’était pas le cas). Mais c’était sa voix, et au fond j’aimais énormément cette voix. Il nous manquera à tous.

Des allégations sans fondement et mensongères ?

Dans le mois d’octobre 2023, une patronne de bar de luxe de Gangnam contacte la police pour des allégations selon lesquelles Lee Sun-kyun et d’autres personnes auraient consommé des drogues (dont du cannabis). Ce qui est strictement interdit en Corée du Sud.

Mais, le fond de l’histoire semble plus sournois qu’il n’en a l’air. Il est bien possible que l’hôtesse de bar ait offert à Lee Sun-kyun, et d’autres personnes, des substances en mentant sur leur nature afin de le confondre et de le faire chanter. D’ailleurs, très rapidement après les allégations, Lee Sun-kyun avait porté plainte contre l’hôtesse et sa complice pour chantage. Il avançait avoir « perdu 350 millions de wons arrachés par un arnaqueur qui [l]’a menacé avec cette affaire ».

L’enquête sur une éventuelle consommation de drogue s’est donc ouverte sur un simple témoignage sans qu’aucune preuve directe ou indirecte ne vienne l’étayer. Ce qui fait poser des premières questions quant au respect de la présomption d’innocence.

Funérailles de Lee Sun-kyun à l'hôpital universitaire national de Séoul à Jongno (Yonhap).
Funérailles de Lee Sun-kyun à l’hôpital universitaire national de Séoul à Jongno (Yonhap).

Une arnaque qui est allait trop loin ?

La patronne du bar de luxe n’avait pas agi seule, mais avec l’aide d’une autre personne. Une ancienne actrice qui a joué dans deux films en 2012 et 2013. Les deux complices s’étaient rencontrées lors d’un séjour en prison notamment pour usage de stupéfiants. Elles étaient donc déjà connues de la police.

Le 5 janvier dernier, elles ont été envoyées devant le Parquet pour avoir fait chanter Lee Sun-kyun et l’avoir arnaqué. L’hôtesse de bar est soupçonnée d’avoir soutiré, en septembre 2023, 300 millions de wons à l’acteur en prétextant qu’« un pirate informatique inconnu avait essayé de divulguer [leur] relation ». Cet argent aurait servi à faire taire le hacker possiblement fictif. Sa complice est quant à elle soupçonnée d’avoir obtenu de Lee 50 millions de wons en octobre dans le cadre de la consommation présumée de drogues. Elle est ensuite allée plus loin en présentant à la police un échantillon de cheveux.

Aujourd’hui, la police émet l’hypothèse que l’ancienne actrice aurait tenté d’obliger l’hôtesse de bar à faire chanter Lee Sun-kyun. L’échec de chantage aurait conduit les femmes à faire des allégations accompagnées d’un échantillon de cheveux.

L'ancienne actrice, accompagnée d'un bébé, pour une audition pour chantage à l'égard de Lee Sun-kyun (Yonhap).
L’ancienne actrice, accompagnée d’un bébé, pour une audition pour chantage à l’égard de Lee Sun-kyun (Yonhap).

L’enregistrement utilisé par KBS et d’autres médias

Quelques médias et de nombreux acteurs n’hésitent pas à remettre en question l’intégrité de certains médias et de la police dans l’affaire ayant conduit à la mort de l’acteur Lee Sun-kyun. Alors qu’aucune preuve directe ou indirecte ne venait appuyer les allégations des deux complices, KBS diffuse une conversation téléphonique enregistrée entre Lee et l’hôtesse de bar. Une diffusion qui a engendré un raz de marée d’indignations et de critiques vives de la part de la population envers un acteur qui se retrouvait désemparé ; une véritable lapidation publique moderne.

Or, plusieurs questions se posent. L’utilisation d’un tel enregistrement était-elle appropriée ? Ne devait-il pas être remis aux mains de la police pour alimenter l’enquête ? Le respect du droit à la vie privée de Lee était-il observé ? L’enregistrement est-il réellement fiable ?

En effet, après coup, en connaissant le profil des auteurs des allégations on peut aussi se demander si l’enregistrement ne serait pas trompeur dans le but de soustraire davantage d’argent à l’acteur.

La police a‑t-elle tué Lee Sun-kyun ?

Derrière cet intertitre accrocheur, je souhaitais avant tout orienter le regard du lecteur vers la possible implication de la police dans le suicide de Lee Sun-kyun. Pour de nombreuses voix sur Internet la police et les médias sont également responsables.

Fuites ou transfert de données ?

Premièrement, la police a connu trop de « fuites » concernant des détails de l’enquête. Certaines personnes, touchées par le dénouement de cette affaire, sont amenées à croire que « chaque déclaration faite au cours de l’enquête policière est divulguée aux médias, et les médias consignent le contenu le plus provocateur » rapporte Lee Eunho journaliste à Kukinews. On peut même soupçonner des sélections de passages de manière malintentionnée afin d’orienter le sujet et alimenter la controverse.

Lee Sun-kyun le 28 octobre 2023 au commissariat de police d'Incheon (Yonhap).
Lee Sun-kyun le 28 octobre 2023 au commissariat de police d’Incheon (Yonhap).

De la protection des droits de l’Homme

Deuxièmement, la police n’a pas cherché à protéger Lee Sun-kyun, mais à « traquer la bête » :

  • Les journalistes étaient prévenus de l’arrivée de l’acteur pour les trois interrogatoires. Lee Sun-kyun a donc été à chaque fois assailli par les médias qui l’interrogeaient et le photographiaient. Or, au regard de la loi, la police a pour mission de protéger les personnes interrogées. Et il y a pire que cela, à la demande d’une convocation privée pour le troisième interrogatoire, la police a répondu négativement. Elle souhaitait donc que l’affaire soit connue du public.
  • L’interrogatoire nocturne du 23 au 24 décembre qui a duré 19 heures. C’est un fait, l’acteur Lee Sun-kyun, dans son désir de se retrouver blanchi de tout soupçon, avait accepté un tel interrogatoire. Mais, la police aurait dû appliquer les règles de protection des droits de l’Homme dans le cadre des enquêtes policières. Celles-ci interdisent les interrogatoires (appelées enquêtes en Corée) nocturnes et celles de longue durée (moins de 8 heures). Un tel interrogatoire pourrait être considéré comme une torture.
Lee Sun-kyun le 23 décembre 2023 à l'Agence de police d'Incheon (Yonhap).
Lee Sun-kyun le 23 décembre 2023 à l’Agence de police d’Incheon (Yonhap).

Présomption d’innocence bafouée

Lee Sun-kyun a clairement été condamné avant d’être jugé, par les médias, la police et le public. Au regard de l’absence de preuve et des retours négatifs des tests capillaires (cheveux et poils des aisselles), l’enquête allait certainement conclure à l’innocence de l’accusé. Comme celle de G‑Dragon qui avait cours quasiment en même temps. Mais depuis le début de l’enquête, sa présomption d’innocence n’a pas été respectée. Comme c’est, très malheureusement, souvent le cas en Corée.

Le meurtre social de Lee Sun-kyun

Certainement transportés par l’appât de l’argent et du succès, certains médias se délectent à apporter au public des éléments « croustillants ». Comme le souligne Vladimir Tikhonov, professeur d’études coréennes à l’université d’Oslo, « il n’y avait pas le besoin de nommer le suspect dans cette enquête » (Libération). La Corée du Sud est, hélas, un pays de l’ostracisation où la notion de wangta (왕따) est omniprésente dans la société. Les cas de harcèlements sont trop nombreux (à l’école, à l’université, au travail, sur Internet, etc.) et les célébrités souffrent terriblement de cela comme le prouve la quantité de suicides ces dernières décennies.

Voiture de Lee Sun-kyun au parc Waryong à Séoul, le 27/12/2023 (Yonhap).
Voiture de Lee Sun-kyun au parc Waryong à Séoul, le 27/12/2023 (Yonhap).

Les Coréens sont-ils cruels ?

Les Coréens peuvent devenir très cruels. Ils ne pardonnent que très difficilement les écarts des célébrités (même ceux complètement anodins), ils doivent être toujours parfaits à leurs yeux. Les médias le savent et apportent très souvent du grain à moudre pour satisfaire ce mauvais penchant d’une partie de la population. D’ailleurs, le terme scandal 스캔들 est courant dans le langage des Coréens. Il est fréquemment utilisé, mais souvent à tort, car il y a rarement un véritable scandale public. Et, lorsqu’un « scandale » éclate, s’ensuivent des messages de haines, de menaces ou simplement d’indignations. Cela peut paraître anodin, « c’est Internet », mais la multiplication de ces messages et l’appui des médias exacerbent leur portée et font du mal à leurs victimes qui en viennent parfois au geste fatal. Ce fut le cas pour Lee Sun-kyun.

Quand les personnes visées sont réellement en tort, c’est déjà tragique, mais que dire lorsque la présomption d’innocence est méprisée ? Que dire lorsque la personne est totalement innocente ?

D’ailleurs, l’innocence de Lee Sun-kyun risque d’être révélée par l’enquête de police demandée par de nombreux cinéastes et artistes de l’industrie culturelle de Corée.

L'acteur Lee Sun-kyun à Cannes le 22 mai 2019 (Reuters).
L’acteur Lee Sun-kyun à Cannes le 22 mai 2019 (Reuters).

Accusé n’est pas coupable

Tel est le message qu’on devrait faire passer, en Corée, mais aussi n’importe où ailleurs, là où on condamne bien trop tôt sans savoir, sans preuve, juste sur un sentiment. Porter une accusation à tort devrait entraîner la responsabilité de ceux qui accusent ainsi.

Hélas, notre société, en particulier en Corée, ne donne guère d’importance aux diffamations et leurs impacts. Les allégations volontairement erronées sont trop légèrement punies par la loi, quand elles sont punies. En fait, l’importance qu’on donne aux diffamations est plutôt vicieuse, elle nourrit les défauts humains de l’envie et de la jalousie.

Conférence de presse "Annonce d'une déclaration des demandes des artistes culturels face à la mort du regretté acteur Lee Sun-kyun" (Yonhap).
Conférence de presse « Annonce d’une déclaration des demandes des artistes culturels face à la mort du regretté acteur Lee Sun-kyun » (Yonhap).

Que Lee Sun-kyun repose en paix

Bien que la mort de Lee Sun-kyun soit un fait sur lequel on ne puisse pas revenir, il reste une chose importante à faire. Plutôt deux.

La première, découvrir la vérité sur la mort et l’affaire de Lee Sun-kyun comme le réclament plusieurs artistes tels que Bong Joon-ho (réalisateur de Parasite) dans l’espoir de réhabiliter l’honneur de l’acteur.

La deuxième, chercher à mieux protéger les célébrités victimes de diffamations et de harcèlements de la part du public et des médias. On est en droit d’espérer que la mort de Lee Sun-kyun dans de telles conditions est la dernière avant très longtemps. Je souhaite donc vivement que la « déclaration de revendications des artistes culturels face au décès du défunt Lee Sun-kyun », annoncée par Kim Eui-seong, Bong Joon-ho et Yoon Jong-shin, soit entendue, écoutée et respectée.

Une dernière chose très importante : toutes mes condoléances à la famille de Lee Sun-kyun et ses très nombreux fans, qu’il repose en paix, soyez en paix également.

Portrait de l'acteur sud-coréen Lee Sun-kyun (Lotte Entertainment).
Portrait de l’acteur sud-coréen Lee Sun-kyun (Lotte Entertainment).

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