Lumière sur la controverse du déplacement de bustes de combattants

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Photo d'archive de mars 2018. Bustes de cinq combattants de l'indépendance coréenne devant la KMA (Yonhap)
Photo d'archive de mars 2018. Bustes de cinq combattants de l'indépendance coréenne devant la KMA (Yonhap).

Depuis le début de son mandat, le président sud-coréen Yoon Suk-yeol ne tergiverse pas avec les personnes pouvant avoir, de loin ou de près, des rapports avec le communisme. Après son discours pour la cérémonie du 78anniversaire de la Libération où il fustige les soi-disant « forces antinationales obéissant au totalitarisme communiste », le dirigeant sud-coréen vient de livrer bataille contre des bustes d’indépendantistes coréens ayant combattu les forces japonaises durant l’occupation violente entre 1910 et 1945. C’est ainsi que le héros national Hong Beom-do se retrouve au cœur du tourbillon. Faisons un point sur ce qu’il s’est passé et sur ce héros de l’indépendance coréenne.

La controverse pas à pas : une nation divisée

De quelle manière les bustes de combattants indépendantistes coréens peuvent entraîner la division d’une nation ?

Les prémices d’une tempête

Lors de la fête de la Libération le 15 août dernier, le président affirmait que « les forces communistes commettent des manœuvres immorales en se faisant passer pour des progressistes, des démocrates et des activistes pour les droits de l’homme ». Évidemment, compte tenu du contexte géopolitique et des relations tendues entre les deux Corée, il paraît judicieux de se montrer vigilant vis-à-vis des pro-communistes, autrement dit des pro-Nord-Coréens. Mais là où le bât blesse est que, aux yeux du président sud-coréen, toute personne non opposée à la Corée du Nord paraît être un communiste sympathisant du Parti des travailleurs de Corée (du Nord qui se dit en coréen « 조선로동당 »).

Le président Yoon Suk Yeol prononce un discours lors de la cérémonie du 78e anniversaire du Jour de la Libération à l’Université Ewha à Séoul, le 15 août. (Yonhap)

Une autre étape vers la division de la Corée du Sud

Il n’est donc pas étonnant que les médias sud-coréens aient relayé dès le 28 août 2023 la naissance d’une nouvelle controverse : l’annonce du déplacement du buste de certains combattants de l’indépendance coréenne, dont celui du héros national Hong Beom-do. Le ministère de la Défense nationale de Corée avait annoncé son projet de retirer les bustes de cinq combattants de l’Académie militaire de Corée (KMA pour Korea Military Academy), institution prestigieuse chargée de former les futurs officiers de l’armée sud-coréenne.

Les noms des combattants indépendantistes représentés sont : Hong Beom-do, Ji Cheong-cheon, Lee Beom-suk, Kim Jwa-jin et Lee Hoe-young. En cause, le fait que ces combattants aient eu recours à de l’aide venant du régime communiste soviétique de l’époque. Pour le ministère de la Défense, « commémorer de telles personnes, en particulier à l’entrée centrale d’un bâtiment symbolique pour l’éducation des cadets, a été jugé inapproprié ». C’est la raison pour laquelle l’autre buste de Hong Beom-do, trônant devant le siège du ministère de la Défense, sera aussi déplacé.

Un buste du vénéré combattant indépendantiste Hong Beom-do au siège du ministère de la Défense à Séoul. (Yonhap)

Entre soutien et indignation : la société coréenne en ébullition

Dès l’annonce de ces possibles déplacements, les réactions ne se sont pas fait attendre. Si certains y voient une nécessité pour se détacher d’un passé estimé controversé, d’autres perçoivent cela comme une atteinte à la mémoire et à l’histoire nationale.

Mais la controverse est-elle fondée ? Il semblerait, selon les historiens, que les combattants indépendantistes trouvaient aide et soutien uniquement auprès des Soviétiques pour lutter contre la domination coloniale japonaise. Se sont-ils pour autant rapprochés de l’idéologie communiste pour la défendre ? Rien ne le prouve comme l’indique la réfutation de Ban Byung-ryul, professeur émérite au département d’histoire de l’université Hankuk des études étrangères, qui précise que « Hong Beom-do n’a pas occupé un rôle important au sein du Parti communiste soviétique, et son adhésion n’était pas motivée par un engagement spécifique dans des activités communistes ». Le combattant n’avait d’ailleurs pas participé à un parti communiste en Corée quand il était encore dans son pays.

Les politiques s’insurgent

Pour Kang Sun-woo, porte-parole du Parti démocrate de Corée, « Le président Yoon Suk-yeol, qui a brusquement mentionné l’expression ‘totalitaires communistes’ dans son discours du Jour de la Libération, tente maintenant d’isoler les héros de l’indépendance aux idéologies communistes et d’effacer l’histoire du mouvement indépendantiste ».

Moon Jae-in, précédent dirigeant politique de la Corée du Sud qui a placé ces bustes en 2018, s’était également exprimé en partageant son inquiétude dans une publication sur Facebook où il demandait au ministère de la Défense de revoir sa décision. Il mettait en avant le fait que l’armée coréenne trouvait son origine dans les forces de libération des indépendantistes et que ce déplacement représentait une contestation de ce fait.

Certains membres du camp conservateur émettaient également des réserves et des inquiétudes, comme Kim Byung-min, membre du Conseil suprême du Parti du pouvoir populaire (PPP) qui a exprimé ses inquiétudes : « aller au-delà est aussi mauvais que ne pas être à la hauteur ». Le gouverneur de la province du Chungcheong du Sud et membre du parti conservateur a également exprimé son désaccord avec le plan du ministère de la Défense.

Yoon Suk-yeol face à la tourmente

Le 30 août, le président sud-coréen suggérait de « réfléchir à ce qui est juste » concernant le déplacement des bustes des combattants indépendantistes. Pour le Bureau de la sécurité nationale, aucune politique concernant la relocalisation n’avait été décidée. Mais de son côté, le ministère de la Défense faisait pression pour déplacer les bustes au Hall de l’indépendance de Corée situé à Cheonan, à 85 kilomètres au sud de Séoul.

Lee Jong-chan, président de l’organisation à but non lucratif Heritage of Korean Independence (photo d’archive de 2019). Il est le père du vieil ami du président Yoon Suk-yeol et l’une des personnes de confiance de Yoon lorsqu’il réfléchissait à une candidature présidentielle il y a deux ans. (Hankuk Ilbo)

Yoon Suk-yeol a également fait face à un désaccord avec son mentor Lee Jong-chan, président de l’association HKI (Heritage of Korean Independence). Dans un courrier, Lee Jong-chan mettait en garde Lee Jong-sub, le ministre de la Défense, contre les conséquences d’un tel projet de déplacement. Il y ajoute qu’il ne « resterait pas les bras croisés » en cas de remplacement de Hong Beom-do par le général Paik Sun-yeop qui est, selon Lee, « un général militaire égoïste dont la contribution au pays n’est pas comparable à ce que le combattant indépendantiste avait fait pour la nation ».

Le verdict tombe : le buste de Hong Beom-do sera déplacé

Le 31 août, l’Académie militaire de Corée prenait les devants et annonçait qu’elle allait déplacer le buste de Hong Beom-do en dehors de son campus. La décision de la KMA devançait alors l’intention du ministère de la Défense de déplacer les bustes de Hong Beom-do de l’académie et de son quartier général. Pour le nouveau lieu d’accueil, l’académie soulignait qu’elle choisirait le lieu en « tenant compte à la fois de l’identité de l’Académie militaire coréenne et de la nécessité d’honorer son rôle de combattant pour l’indépendance ».

Étrangement, les bustes des quatre autres combattants indépendantistes, dont le général Kim Jwa-jin, resteront sur le campus de la KMA, mais à des endroits différents.

Le débat atteint alors son paroxysme. Les réactions politiques sont nombreuses et le sujet devient central dans le discours public. La décision de déplacer le buste soulève des questions complexes sur l’histoire et l’identité nationale. Elle met en évidence les clivages idéologiques profonds qui traversent la Corée du Sud.

Hong Beom-do, qui est ce héros mis sous les projecteurs ?

Difficile d’appréhender ce conflit idéologique sans un peu mieux connaître le commandant général Hong Beom-do. Découvrez-le.

Un combattant de l’indépendance reconnu

Hong Beom-do est un nom qui résonne avec force dans l’histoire de la Corée. Il est une figure emblématique de la lutte pour l’indépendance du pays alors sous occupation agressive du Japon. Né en 1868, il s’est rapidement distingué en tant que leader charismatique et stratège hors pair dans la résistance.

Photo d’archive non datée du général Hong Beom-do (Yonhap).

Sa bravoure et son ingéniosité ont été particulièrement mises en lumière lors de la célèbre bataille de Fengwudong (봉오동 Bongodong en coréen) en 1920. Il y mena les forces coréennes à la victoire contre les troupes japonaises. Cette bataille, qui a eu lieu en Mandchourie en Chine, reste gravée dans les mémoires comme un symbole de résistance et de courage, une illustration de l’engagement indéfectible de Hong Beom-do pour la liberté de son pays.

Un réfugié en Union soviétique

Après avoir marqué l’histoire par ses victoires, Hong Beom-do dut chercher refuge en Union soviétique pour fuir les troupes japonaises lancées à sa poursuite. Durant son exil, il rejoint le Parti communiste soviétique, en 1927. Une décision principalement motivée par des considérations pratiques et la nécessité de sécuriser un moyen de subsistance, plutôt que par une adhésion profonde à l’idéologie communiste.

Il trouva, sous la protection de Staline, une certaine sécurité, bien que son adhésion au parti n’ait pas été marquée par un engagement significatif dans des activités communistes. Les historiens soulignent que sa décision était largement influencée par des considérations quotidiennes, mettant en avant le pragmatisme de Hong Beom-do face aux défis de l’époque. Le héros coréen est mort en 1943 à Kyzylorda dans l’actuel Kazakhstan.

Un héros honoré en Corée du Sud

Malgré les controverses récentes, il est indéniable que Hong Beom-do occupe une place spéciale dans le cœur et l’histoire du peuple coréen. En 2018, sous le gouvernement de Moon Jae-in, un buste à son effigie (celui dont il est question ici) a été érigé à l’Académie militaire de Corée (KMA), marquant une reconnaissance officielle de son rôle dans la lutte pour l’indépendance. L’ex-président était également parvenu à rapatrier les restes de sa dépouille le 16 août 2021 avec une cérémonie mémorable et émouvante. Son cercueil repose actuellement au cimetière national de Daejeon.

Sa contribution à l’histoire de la Corée va bien au-delà de son affiliation politique, et il est honoré comme un héros national qui a consacré sa vie à la poursuite de la liberté et de l’indépendance. Figure respectée et symbole de résistance et de détermination dans la quête de la justice et de la souveraineté nationale, Hong Beom-do subit aujourd’hui des débats et des controverses remettant en question son héroïsme et sa place en Corée du Sud.

Voici deux vidéos très intéressantes qui présentent Hong Beom-do :

Présentation du général Hong Beom-do avec la voix de Choi Min-sik (acteur coréen).

Première vidéo montant le général Hong Beom-do de son vivant. Il reçoit la médaille de l’Ordre du Mérite à titre posthume en 2021 (Arirang).

Au-delà du buste : une controverse qui s’étend

Le 5 septembre dernier, Hong Beom-do faisait encore parler de lui. Le sous-marin ROKS Hong Beom-do est dans le viseur du gouvernement de Yoon Suk-yeol. Le nom de baptême du submersible se retrouve donc sur la sellette. Il faut croire que le héros doit descendre de son piédestal pour Yoon Suk-yeol. Les divergences idéologiques sont véritablement profondes et les réactions du public, oscillant entre soutien et opposition, témoignent de la complexité et de la sensibilité du sujet. L’histoire et la politique se rencontrent et s’entrechoquent. La polarisation déjà bien présente dans la politique coréenne semble se renforcer. D’un côté, le parti conservateur (PPP) au pouvoir voit en Hong Beom-do une figure controversée. De l’autre, l’opposition avec le parti démocrate, ainsi que certains membres du PPP, défendent l’héritage de Hong Beom-do en mettant en avant son rôle crucial dans la lutte pour l’indépendance de la Corée.

Une question se pose : Yoon Suk-yeol ne ferait-il pas tout son possible, comme en témoigne le sommet trilatéral, pour plaire aux États-Unis et au Japon avec qui il noue des liens toujours plus étroits ? Il n’est pas un secret que Biden et Kishida soient fermement opposés à la Corée du Nord et à tout rapprochement avec le communisme.

Ce qui est certain, c’est que le héros national en prend un coup, de même que la cote de popularité de Yoon Suk-yeol qui dégringolait à 35,4 % le 4 septembre dernier selon les sondages.

Sources : KBS World, The Korea Herald, The Korea Times, Yonhap News

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