Faible taux de natalité en Corée du Sud : enfants détestés ?

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Faible taux de natalité en Corée du Sud : les raisons et les répercussions
©La Corée en Lumière

Chaque année, le taux de natalité de la Corée du Sud se dégrade. Le pays détient même le triste record mondial du pays où il y a le moins de bébés par habitant. La dégradation des conditions économiques et le rejet du modèle patriarcal traditionnel sont-ils les seules causes ? La génération mère tigre est-elle révolue ? Les zones interdites aux enfants (No kids zone) constituent-elles un épiphénomène ou un symptôme d’un mal être profond ? Une chose est sûre, si la Corée ne résout pas le problème du trop faible taux de natalité, « les Coréens seront éteints d’ici à 2750 » selon un rapport alarmant de l’Assemblée nationale coréenne de 2015.

💡 Taux de fécondité et taux de natalité : quelle différence ?

  • Le taux de fécondité, ou indice conjoncturel de fécondité, est le nombre moyen d’enfants par femme.
  • Le taux de natalité est le nombre annuel de naissances divisé par la population totale de l’année en cours.

Les facteurs qui contribuent au faible taux de natalité en Corée du Sud

De nombreux facteurs sont à considérer pour essayer de comprendre l’origine d’un taux de natalité faible en Corée du Sud. Nous en considérons ici les 4 raisons qui nous semblent expliquer le mieux cette fécondité quasi inexistante en Corée.

Taux de fécondité totaux des pays de l'OCDE. La Corée apparaît à gauche en rouge, la moyenne est indiquée en noire (source : OCDE).
Taux de fécondité totaux des pays de l’OCDE. La Corée apparaît à gauche en rouge, la moyenne est indiquée en noire (source : OCDE).

La Corée est-elle trop confucianiste ?

Selon Kate H. Choi, chercheuse et professeure de sociologie au Western University au Canada, dans son article The rise of the childless single in South Korea, la Corée du Sud a connu des changements sociaux très importants sur un laps de temps très court. Il en découle que le confucianisme familial et les facteurs idéationnels spécifiques à la Seconde transition démographique* (STD) coexistent et entrent en collision.

💡 La STD est un concept utilisé en démographie. Il décrit les changements dans les comportements familiaux et reproductifs qui ont commencé dans les pays occidentaux à la fin des années 1990. Il a été développé pour expliquer les tendances telles que la baisse des taux de natalité, l’augmentation de l’âge au premier mariage et à la première naissance, l’augmentation des naissances hors mariage et la diversification des types de ménages et de relations familiales.

Le confucianisme considère les familles comme l’unité fondamentale de la société. Les individus sont vus comme des intendants temporaires dont le but est de perpétuer la lignée familiale et d’apporter de l’honneur à la famille. Les individus sont donc censés privilégier les besoins de la famille par rapport à leurs propres besoins. Cette vision a des implications profondes sur la vie conjugale et parentale en Corée. Les couples mariés doivent devenir parents peu de temps après leur mariage.

Enfants coréens avec des hanbok (Pixabay).
Enfants coréens avec des hanbok (Pixabay).

Ainsi, confrontée à des incompatibilités entre la vie conjugale et d’autres domaines de la vie, une part croissante de jeunes adultes coréens cherche à éviter la vie conjugale et opte pour un célibat sans enfants. Ce que nous détaillons plus bas.

La parentalité est-elle trop difficile ?

La parentalité en Corée du Sud est confrontée à des défis considérables, rendant la décision de fonder une famille de plus en plus difficile pour de nombreux jeunes adultes. Cela a naturellement un impact sur le taux de natalité du pays. Ces défis sont principalement économiques et culturels, des points exacerbés par un environnement hautement compétitif.

Pressions économiques sur les futurs parents coréens

L’un des principaux obstacles à la parentalité en Corée est le fardeau financier associé à la vie de famille. Une enquête récente a révélé que 44,2 % des hommes coréens hésitent à se marier. La raison principale est le coût élevé associé à la vie conjugale.

Ces coûts comprennent la montée en flèche des prix de l’immobilier et les dépenses astronomiques pour l’éducation privée et universitaire. En effet, les parents coréens ont dépensé 26 000 milliards de wons (environ 18 milliards d’euros) pour l’enseignement privé de leurs enfants en 2022. La moyenne mensuelle par ménage est de 410 000 wons, soit une augmentation de 11,8 % par rapport à l’année précédente.

La culture de l’éducation et ses conséquences

La culture éducative en Corée du Sud est extrêmement compétitive. Les termes de « mère tigre » ou « mère-dragon » peuvent aussi être utilisés pour les mamans coréennes. La majorité des enfants sont inscrits dans des hakwon (학원), des académies privées, dès leur plus jeune âge, dans l’espoir d’intégrer les universités de Séoul, notamment les universités SKY (Seoul, Koryo, Yonsei*). Elles sont perçues comme des garanties de succès futur à différents postes prestigieux.

💡 Université Nationale de Séoul (서울대학교), Université Goryeo (Koryŏ selon l’ancienne transcription, 고려대학교) et l’Université Yonsei (Yeonse en suivant la transcription officielle en cours, 연세대학교).

Des lycéens qui se dirigent vers un hakwon à Daechi-dong (Gangnam) en 2021 (Yonhap).
Des lycéens qui se dirigent vers un hakwon à Daechi-dong (Gangnam) en 2021 (Yonhap).

Plus de la moitié des législateurs, ministres, chefs de gouvernement locaux, dirigeants d’entreprises, avocats et médecins coréens sont diplômés de ces universités. Cette pression pour exceller commence dès le plus jeune âge et se poursuit tout au long de la vie scolaire, créant un environnement stressant et coûteux pour les enfants et leurs parents. Seuls 2 % des enfants fréquentent les universités SKY.

Perspectives pessimistes pour la génération future

La pression financière et l’environnement hautement compétitif rendent la perspective de la parentalité peu attrayante pour de nombreux jeunes adultes. Imaginer faire subir à un enfant la même pression compétitive et les mêmes défis économiques semble décourager bon nombre de jeunes coréens. D’autant plus que les places (autant dans les bancs des facs que dans les entreprises) sont de plus en plus prisées, si bien que la pression ne cesse d’augmenter pour caresser l’espoir de connaître les mêmes années glorieuses que les parents.

Cette perspective est renforcée par l’effet Easterlin, une théorie selon laquelle les gens choisissent d’avoir des enfants seulement si le niveau de vie attendu pour la prochaine génération est supérieur à celui qu’ils ont connu. Malgré l’augmentation du revenu national (de 100 dollars par an dans les 1960 à plus de 30 000 dollars aujourd’hui), la jeune génération coréenne est pessimiste quant à ses perspectives économiques et à la concurrence extrême.

La faute au contexte économique peu favorable ?

La chute vertigineuse du taux de natalité en Corée du Sud est en grande partie attribuable à un contexte économique défavorable. Mais celui-ci n’est pas le seul coupable.

Coûts économiques : immobilier en tête

Le coût de la vie en Corée du Sud, tout particulièrement à Séoul, est extrêmement élevé. L’immobilier est certainement le premier ennemi d’un bon taux de natalité. La capitale sud-coréenne est classée 10ville la plus chère au monde selon le cabinet-conseil ECA International (KBS World). Or, les Coréens cherchent souvent à vivre dans la capitale pour « réussir » et pour donner à leurs enfants plus de chances d’intégrer les universités prestigieuses de Séoul.

Vue sur Séoul et le fleuve Han (photo : Kim Geun-Hyeong).
Vue sur Séoul et le fleuve Han (photo : Kim Geun-Hyeong).

Tout ceci augmente la difficulté pour de nombreux couples de se décider à se marier et à avoir des enfants. Ils doivent penser à se loger, mais ils ont déjà en tête le fait de devoir loger leurs enfants quand ils seront en âge de se marier à leur tour. Cela paraît rapidement insurmontable.

Seraphina Park, de la Pastorale du travail de l’archidiocèse de Séoul, souligne que beaucoup de couples souhaitent avoir deux enfants, mais les incertitudes économiques et le manque de stabilité les poussent souvent à n’en avoir qu’un, voire aucun (La Croix). Sans oublier les coûts associés à l’éducation des enfants, un véritable fardeau supplémentaire.

Exigences matrimoniales et traditionnelles

Outre le confucianisme, la tradition coréenne impose des exigences élevées pour le mariage. En tête de liste, la nécessité pour le futur époux et ses parents d’apporter un logement. Ce qui constitue un défi majeur compte tenu des prix exorbitants de l’immobilier à Séoul. De plus, les attentes sociales concernant l’apparence, le statut familial, l’éducation et l’emploi rendent le processus de mariage encore plus intimidant. Ce qui conduit à ce que l’on appelle en Corée le phénomène « sampo » pour les « trois renoncements » : pas de relations amoureuses, pas de mariage, pas d’enfant.

Inégalités de genre et pressions sur les femmes

Les fortes inégalités entre les sexes en Corée du Sud contribuent également à la faible natalité. Les femmes sont souvent contraintes d’abandonner leur emploi pour s’occuper de leurs enfants, et les structures de garde comme les crèches sont insuffisantes.

Les journées de travail interminables et incompatibles avec les horaires scolaires, ainsi que la difficulté de prendre un congé parental dans le secteur privé, rendent la maternité encore plus difficile. C’est pourquoi les entreprises préfèrent souvent recruter des hommes. Ce qui rend le retour au travail après un congé parental difficile pour les femmes.

Et quand le couple semble parvenir à trouver un certain équilibre avec des entreprises conciliantes, ce sont les écoles préscolaires (crèches, maternelles) qui se retrouvent incapables de répondre aux besoins. Le 12 novembre 2023, le Korea JoongAng Daily titrait Despite low birth rates, preschool ‘enrollment war’ remains fierce (Malgré de faibles taux de natalité, la « guerre des inscriptions » dans les établissements préscolaires reste féroce). Ce qui en dit long…

Des enfants qui se préparent à prendre le bus scolaire (Yonhap).
Des enfants qui se préparent à prendre le bus scolaire (Yonhap).

La génération qui veut plus de liberté

Les Coréennes et Coréens souhaitant sortir du carcan du conformisme à la coréenne sont de plus en plus nombreux. La chercheuse Kate H. Choi cite plusieurs recherches dans son article et démontre que les jeunes adultes en Corée du Sud, ayant grandi après la crise financière asiatique de 1997, retardent ou renoncent de plus en plus au mariage et la parentalité. Entre 1990 et 2021, l’âge moyen du premier mariage est passé de 28 à 33 ans pour les hommes et 25 à 31 ans pour les femmes. Les aspirations au mariage ont également chuté de manière significative. En 2021, moins de la moitié des adultes dans la vingtaine et la trentaine considéraient le mariage comme essentiel.

La Seconde Transition Démographique en marche

Les jeunes adultes adoptent de plus en plus des attitudes postmodernes caractéristiques de la STD, telles que l’accent mis sur l’autoréalisation et l’égalitarisme. Ces attitudes ont modifié les perceptions des jeunes adultes vis-à-vis du comportement familial, les incitant à éviter le mariage.

Couple se relaxant dans un parc (photo : Igor Ovsyannykov).
Couple se relaxant dans un parc (photo : Igor Ovsyannykov).

L’autoréalisation prime-t-elle sur la famille ?

Les jeunes femmes, en particulier, sont de moins en moins disposées à prioriser les besoins familiaux et à se sacrifier pour que leurs maris réussissent sur le marché du travail et s’autoréalisent professionnellement. Les exigences lourdes du confucianisme familial ont également créé des tensions entre les obligations inflexibles de la vie conjugale et les réalités socioéconomiques des jeunes adultes.

Avec la transition vers des ménages à double revenu, de nombreuses jeunes femmes se retrouvent dans une situation difficile, devant jongler entre leur carrière et des responsabilités familiales exigeantes. Cette difficulté à concilier vie professionnelle et obligations familiales, exacerbées par les attentes traditionnelles, conduit de plus en plus de jeunes femmes à remettre en question la nécessité du mariage.

L’individu prime-t-il sur la famille ?

En dehors de l’adoption de valeurs plus égalitaires et l’accent mis sur l’autoréalisation personnelle, les jeunes coréens désirent de plus en plus profiter de la vie. Pourquoi gagner de très bons salaires si c’est pour tout dépenser en logement, mariage et enfants ? Le conformisme coréen incite les jeunes à rester vivre chez les parents tant qu’ils ne sont pas mariés. Cette jeunesse qui repousse le mariage, jusqu’à le refuser, reste ainsi chez les parents même à 40 ans. Leur salaire leur permet alors de s’offrir de belles voitures, de beaux voyages et des articles de luxe. Difficile de perdre ce goût de liberté pour rentrer dans le carcan du mariage à la coréenne.

On peut aussi mentionner la philosophie « YOLO »* qu’adoptent certains Coréens pour croquer la vie sans se soucier de l’avenir.

💡 La chanson The Motto de Drake mentionne pour la première fois « yolo » dans le vers « You only live once : that’s the motto, nigga, yolo ». Le terme peut se traduire en français par « on ne vit qu’une fois ». La version moderne de carpe diem d’Horace.

No Kids Zone : dehors les enfants !

Alors que la Corée du Sud connaît une baisse continue et inquiétante du taux de natalité, émerge un phénomène controversé : les « no kids zones ». Ce sont des espaces privés (café, restaurant, bibliothèque…) interdits aux enfants. Ils soulèvent un débat important sur la discrimination, les droits des enfants et les choix des propriétaires d’établissements.

Panneau indiquant l'interdiction aux enfants et aux animaux de compagnie ("no kids & pets zone") à Gimpo en Corée (AFP).
Panneau indiquant l’interdiction aux enfants et aux animaux de compagnie (« no kids & pets zone ») à Gimpo en Corée (AFP).

Le but avoué des « no kids zones »

Les établissements interdisant la présence d’enfants de moins de 12 ans sont de plus en plus nombreux en Corée. Cette politique vise à créer un environnement calme et sophistiqué pour les adultes. Les enfants étant considérés comme indisciplinés et leurs parents comme trop laxistes. Ces zones, bien que controversées, gagnent en popularité, reflétant un changement dans les préférences sociales et culturelles. Les enfants sont-ils alors devenus les parias de la société coréenne ?

Des explications qui sonnent parfois faux

Les propriétaires de ces établissements justifient ces zones sans enfants (sans seniors aussi !) pour diverses raisons. La principale est la prévention des accidents sous couvert que de nombreux incidents impliquent des enfants non surveillés. De plus, certains propriétaires estiment que la présence d’enfants peut perturber l’atmosphère détendue que recherchent leurs clients adultes.

Une condamnation sans impact

En 2017, la Commission nationale des Droits de l’Homme de Corée a déclaré que ces pratiques étaient discriminatoires. Toutefois, aucune contrainte juridique n’a accompagné cette déclaration. Ainsi, les No kids zones continuent d’exister en toute impunité. Ce débat soulève des questions sur l’équilibre entre les droits des enfants et les libertés des entreprises. Mais, il soulève aussi le questionnement sur le rejet des enfants et de leurs parents. Ce qui peut être très préjudiciable aux efforts du pays pour augmenter son taux de natalité.

L’existence de ces zones soulève également des questions sur l’isolement social des enfants et des mères, et sur la manière dont la société coréenne perçoit et intègre les familles dans l’espace public. Korean Pizza Club débat sur ce sujet dans une vidéo :

Un taux de fécondité au plus bas en Corée

Un taux de fécondité trop élevé serait néfaste au regard des ressources de la planète, mais une presque absence de fécondité est également mauvaise. Aujourd’hui, on estime que le taux de fécondité minimum nécessaire pour maintenir la taille actuelle de la population est de 2,1 (soit 2,1 enfants par femme par an). Or, la Corée du Sud est largement en dessous et voit cet indice diminuer chaque année (voir graphique ci-dessous).

En vert, le nombre de bébés nés en Corée du Sud et en jaune le taux de fécondité de 1970 à 2022 (Statistics Korea).
En vert, le nombre de bébés nés en Corée du Sud et en jaune le taux de fécondité de 1970 à 2022 (Statistics Korea).

Il est passé de 4,53 au début des années 1970 à 0,78 en 2022. La plus grosse chute étant intervenue entre les années 1970 et 1985. Les autorités sud-coréennes tentent par différents moyens de renverser la tendance ou du moins d’éloigner dans le temps un résultat catastrophique : la disparition des Coréens.

Les mesures pour augmenter le taux de natalité en Corée du Sud

Ainsi, des programmes pro-natalistes ont été mis en place. Environ 220 milliards d’euros ont été dépensés depuis 2006 pour des allocations pour chaque enfant, des congés parentaux, des incitations fiscales pour les entreprises, des subventions pour l’éducation, etc. Mais au-delà des fonds monétaires, ce sont certainement les évolutions culturelles et sociales, comme le fait d’avoir des enfants sans se marier ou d’accepter plus facilement les congés parentaux des hommes, qui pourraient renverser la tendance de la baisse du taux de natalité. Quoi qu’il en soit, la Corée du Sud est véritablement devant un défi crucial pour son avenir.

Vous préférez les vidéos ? Voici une explication plutôt précise sur le faible taux de natalité en Corée du Sud proposée par Diplometrics, et c’est en français !


Sources :

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