Au cœur des eaux tumultueuses de la mer de l’Est (appelée mer du Japon par les Japonais) se trouve l’île de Dokdo. Cet ensemble de deux ’îlots (Seodo et Dongdo) est devenu un symbole puissant de souveraineté et d’identité nationale pour la Corée du Sud. Il est source d’un conflit territorial qui oppose la Corée du Sud et le Japon et s’ancre dans une histoire complexe et douloureuse, marquée par l’occupation japonaise en Corée. Dokdo, bien que petit par sa taille, représente donc un enjeu majeur dans les relations diplomatiques et historiques entre ces deux nations. Comme à l’accoutumée, le sujet a connu des remous en cette année 2023 où des manuels scolaires japonais déformant l’histoire reviennent sur le devant de la scène. Faisons le point.
Le Japon revendique Dokdo dans les manuels scolaires
Dans un contexte déjà tendu, le Japon a récemment ravivé les flammes du conflit territorial autour de Dokdo (독도, appelé Takeshima au Japon) faisant partie intégrante du territoire de la Corée du Sud. La cause vient de l’approbation de nouveaux manuels scolaires par le gouvernement japonais le 28 mars 2023. Ces nouveaux manuels, à destination des élèves du primaire dès 2024, revendiquent explicitement Dokdo comme territoire japonais et déforment les faits historiques liés à la période 1910–1945.

Une provocation pour les Sud-Coréens
Cette décision est perçue en Corée du Sud non seulement comme une provocation directe, mais aussi comme une tentative de révisionnisme historique. En effet, les manuels ne se contentent pas de revendiquer ces îlots ; ils minimisent, voire occultent, les souffrances infligées par le Japon lors de son occupation en Corée. Cette approche révisionniste a exacerbé les tensions historiques entre les deux pays, ravivant des souvenirs douloureux et des rancœurs profondément enracinées.
Une déformation de l’histoire qui prend de l’ampleur
Le révisionnisme à la japonaise s’aggrave. Le Korean Culture and Information Service (KOCIS) a relevé une augmentation des cas de faits historiques coréens déformés au cours de ces trois dernières années. Le nombre d’inexactitudes sur l’histoire coréenne est passé de 411 cas en 2020, à 443 en 2021 et 592 en 2022. Dans le même temps, la proportion d’informations corrigées est passée de 31,6 % à 15,9 % sur la même période. Ces faits déformés concernent, entre autres, Dokdo comme l’a souligné An Min-suk, député du Parti démocrate de Corée, lors d’un audit parlementaire à l’Assemblée nationale à Séoul le 11 octobre 2023.

La réponse sud-coréenne pour défendre sa souveraineté territoriale
Face à ces revendications territoriales renouvelées du Japon, la Corée du Sud a réagi avec une détermination renforcée. Le pays est résolu à défendre sa souveraineté sur ces îles. Cette réponse s’est manifesté tant sur le plan diplomatique que dans l’opinion publique et les initiatives gouvernementales.
Les résolutions par une commission parlementaire
Dès le mois de juin 2023, la commission parlementaire des Affaires étrangères et de l’Unification a adopté une résolution condamnant l’approbation de manuels scolaires prétendant la souveraineté japonaise sur Dokdo. Le 25 septembre dernier, la même commission adopte une nouvelle résolution qui inclut, en plus des manuels scolaires, des documents du gouvernement japonais qui revendiquent également Ulleungdo et Dokdo.

L’Assemblée nationale sud-coréenne condamne le Japon
Le 9 novembre dernier, l’Assemblée nationale sud-coréenne a adopté à son tour une résolution condamnant fermement les revendications territoriales du Japon sur Dokdo. Cette résolution, adoptée avec une majorité écrasante (267 voix pour et une abstention), réaffirme la souveraineté incontestée de la Corée du Sud sur ces îles et critique la déformation de l’histoire dans les manuels scolaires japonais. Elle appelle également le gouvernement japonais à annuler immédiatement l’approbation de ces manuels controversés.
Dokdo : symbole de la souveraineté territoriale coréenne
Sur le plan intellectuel et juridique, Doh See-hwan, chercheur à la Northeast Asian History Foundation à Séoul et spécialiste en droit international, s’est exprimé le 24 août 2023 dans un billet clair et précis intitulé « Dokdo est un symbole de la souveraineté territoriale de la Corée ». L’auteur dénonce les tentatives du gouvernement japonais de distordre les faits historiques et les principes juridiques internationaux concernant Dokdo, notamment à travers la Société japonaise de droit international (Japanese Society of International Law ou JSIL).
Dokdo, terra nullius ?

Dans son article, Doh See-hwan examine la théorie de la préoccupation de terra nullius* (« terre sans maître » en latin) en 1905 utilisée par le Japon pour revendiquer Dokdo, ainsi que les distorsions historiques et juridiques associées. L’auteur souligne l’importance de comprendre et de corriger ces distorsions pour maintenir la souveraineté territoriale de la Corée sur Dokdo. Il analyse également les différentes théories utilisées par la Société japonaise de droit international pour justifier les revendications japonaises sur Dokdo, comme la « Théorie du titre historique » de Takeshi Minagwa pour ne citer que celle-ci. Doh See-hwan critique aussi la manière dont ces théories masquent l’essence de l’invasion coloniale japonaise.
💡 * Dans le contexte de la colonisation, le concept de terra nullius a souvent été invoqué par les puissances coloniales pour justifier la prise de contrôle de terres habitées par des peuples autochtones, car elles n’étaient pas gouvernées selon les systèmes juridiques et politiques européens. Largement critiqué, le concept de terra nullius est remis en question, notamment en raison de son utilisation pour justifier la colonisation et l’oppression des peuples autochtones. Dans le droit international moderne, la notion de terra nullius est beaucoup moins acceptée, et les droits des peuples autochtones et des habitants originels sont de plus en plus reconnus et protégés.
Le Traité de San Francisco
Enfin, l’article aborde les implications du Traité de San Francisco de 1951* et les efforts du gouvernement japonais pour utiliser ce traité afin de soutenir ses revendications sur Dokdo. Doh See-hwan finit par appeler le Japon à reconnaître ses obligations historiques et juridiques internationales concernant la souveraineté coréenne sur l’archipel Dokdo.
💡 * Connu aussi sous le nom de Traité de paix avec le Japon, il a été signé le 8 septembre 1951 par 48 pays et est entré en vigueur le 28 avril 1952. Il met officiellement fin à la Seconde Guerre mondiale en Asie et a restauré la souveraineté et l’indépendance du Japon après la période d’occupation alliée qui a suivi sa capitulation en 1945. Mais ce traité a laissé certains problèmes territoriaux non résolus, notamment en ce qui concerne les îles Kouriles et Dokdo.
Or, de nombreux textes parfois bien anciens attestent catégoriquement que Dokdo a toujours appartenu à la Corée comme l’explique la vidéo ci-dessous 👇.
Dokdo dans la conscience nationale de Corée du Sud
Depuis plusieurs années tous les 25 octobre, la Corée célèbre la Journée de Dokdo (Dokdo Day) avec divers évènements. En ce jour particulier, les Coréens peuvent venir visiter l’île tout en bravant les vents et la houle. Les conditions météorologiques souvent difficiles, surtout en cette période, transforment alors ce périple en un véritable pèlerinage. Cette année, plus de 100 personnes enthousiastes ont entrepris ce voyage, dans l’espoir de poser les pieds sur les îlots de Dokdo. Cependant, cette fois, la tentative du bateau pour atteindre Dokdo a échoué en raison des eaux agitées et du vent, malgré un ciel plutôt clair. Les pèlerins furent déçus.

Il existe d’autres efforts éducatifs et culturels significatifs autour de Dokdo. Des institutions comme le Dokdo Museum (독도박물관) jouent aussi un rôle crucial dans la transmission de l’histoire et de la signification de ces îles aux générations futures. Les expositions et les programmes éducatifs offrent un aperçu de l’histoire complexe de Dokdo, renforçant ainsi son importance dans la mémoire collective sud-coréenne.
Implications internationales dans la revendication de Dokdo
La place de Dokdo dans la conscience nationale sud-coréenne est donc à la fois un symbole de fierté et un rappel constant des défis historiques et actuels auxquels le pays est confronté. Ce conflit met en lumière les défis du droit international en matière de revendications territoriales. Il soulève aussi des questions quant au rôle de la communauté internationale dans la résolution de tels différends qui peuvent avoir des répercussions sur la stabilité régionale (rappelons-nous des boycotts commerciaux par exemple).
Malgré le rapprochement commercial et militaire des pays par le biais d’un sommet trilatéral Corée du Sud, États-Unis, Japon, la tension continue entre les deux pays pourrait s’intensifier au point de créer des conflits plus importants encore. Malgré cela, la revendication illégitime du Japon sur Dokdo et les déformations des faits historiques ne semblent pas inquiéter plus que cela le reste du monde. Pourtant, comme Doh See-hwan l’a souligné dans son article cité plus haut, la reconnaissance de la souveraineté coréenne sur Dokdo est essentielle pour la paix et la stabilité en Asie de l’Est.
Sources : The Korea Herald, The Korea Times, Yonhap

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